GAUCHE AVENIR VENDEE

« Une histoire de Fou » de Robert Guédiguian par Y.Quiniou

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La rétrospective « Robert GUEDIGUIAN » proposée par Gauche Avenir Vendée et soutenue par l’association Festi’Clap s’est déroulée le week-end dernier à la Roche-sur-Yon, permettant à de nombreux citoyens de découvrir ou redécouvrir quatre films (Marius et Jeannette, Une Histoire de fou, La ville est tranquille et Au fil d’Ariane) en ayant le privilège de pouvoir échanger, lors des projections ou pendant un « café-ciné » organisé dimanche matin, avec ce grand cinéaste ainsi qu’avec Christophe KANTCHEFF, directeur de la rédaction de Politis et auteur du livre Robert Guédiguian, cinéaste.

Samedi soir, c’est Une Histoire de Fou, son dernier film jamais été projeté à la Roche-sur-Yon qui était  à l’affiche du Concorde.

Yvon QUINIOU  qui a assisté à cette projection nous a fait parvenir sa lecture de ce film  et nous a autorisé à  publier son texte.

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                                                       Robert Guédiguian, « Une histoire de fou »  par Yvon Quiniou

« Le hasard m’avait empêché de voir le dernier film de Guédiguian à sa sortie, mais à l’occasion d’un hommage qui lui a été rendu dans ma ville j’ai pu assister à sa projection. Autant le dire d’emblée à ceux qui l’ont manqué : allez voir ce film magnifique, toute affaire cessante, si vous le pouvez.

Un mot d’abord sur Robert Guédiguian. C’est un cinéaste important, qui a déjà une vraie œuvre personnelle derrière lui, que l’on peut caractériser ainsi : engagée politiquement au service de valeurs de gauche, attentive aux classes populaires sans la moindre démagogie facile, capable aussi d’inventivité souriante et poétique comme dans Marius et Jeannette, animée, enfin, par une grande humanité et une grande sensibilité qui se manifestent dans son rapport à ses personnages. Tout cela se retrouve dans ce nouveau film.

Son motif essentiel : la défense de la cause arménienne, à la fois pour la reconnaissance officielle du génocide perpétré contre le peuple arménien par l’Etat turc au siècle dernier et pour son aspiration à retrouver une identité territoriale et culturelle bafouée. Sur cette base, il évoque l’histoire de la lutte qu’un groupe de militants croit pouvoir mener en recourant au terrorisme et il en raconte un épisode douloureux : un homme, victime innocente d’un attentat, a les jambes brisées et voit son existence gâchée. Son désespoir se transforme en haine et en désir de vengeance. Les circonstances font que la mère du terroriste, qui a rejoint son groupe et quitté la France, veut rencontrer cet homme et y réussit. Elle assume la culpabilité de son fils et voudrait que la victime se réconcilie avec lui. Elle l’accueillera chez elle et organisera  leur rencontre, à l’issue de laquelle l’apaisement aura lieu, avant que son fils ne soit lui-même tué par son organisation en raison de son évolution politique en faveur d’une autre forme de lutte, moins meurtrière.

Tout ceci n’est qu’un résumé, qui ne dit pas la qualité et la  richesse du film. La qualité : à partir d’une histoire complexe, Guédiguian développe un récit  impeccablement maîtrisé, avec au départ une séquence historique en noir et blanc, puis la longue suite de l’intrigue en couleurs. A aucun moment je n’ai décroché, ce qui est chez moi un critère sûr d’appréciation. La richesse : le message politique que j’ai indiqué, bien entendu, défendu avec force et, contrairement à ce que j’ai pu lire, sans didactisme .Un propos courageux doit se dire clairement, c’est tout ! Mais celui-ci se double d’un débat concernant la forme de lutte violente  que ce groupe de militants pratique et qui en arrive à le fracturer : le terrorisme est-il légitime quand il tue aveuglément et alors même que sa cause serait juste sur le fond ? Question générale, on le voit, qui vaut ou a valu pour bien d’autres causes, et débouche sur celle de la morale en politique, sur l’opposition de la fin et des moyens dans des conditions historiques données. Mais question psychologique, voire existentielle, aussi, car le réalisateur sait nous montrer comment elle habite concrètement tous les personnages du film, au point de risquer d’amener un couple à la rupture. De ce point de vue, il faut saluer la finesse et la délicatesse avec lesquelles Guédiguian suit ses personnages et nous fait partager leurs émotions à la fois complexes, obsédantes, parfois contradictoires, sans tomber dans la moindre sensiblerie. Et si l’on peut dire que c’est un peu notre Ken Loach à nous, il faut préciser que le cinéma de ce dernier relève d’un réalisme sociologique un peu sec, alors qu’il y a ici une dimension sentimentale et humaine supplémentaire qui fait son originalité par rapport au cinéaste anglais.

Enfin, il y un autre point fort, qui tient au rapport qu’il entretient avec son pays d’origine, l’Arménie. D’abord il sait exprimer son attachement profond pour une culture, avec ses rites, ses chants, son langage, ses danses etc., mais aussi pour les paysages magnifiques au sein desquels elle s’était développée. Et surtout, à travers cet amour et cette nostalgie, il réussit à nous interpeller, en tout cas à m’interpeller, sur un problème qui refait surface aujourd’hui un peu partout : celui des racines et, plus précisément, celui de l’identité nationale. Car on pourrait croire qu’il y a là un thème dépassé, susceptible de dériver vers une apologie du nationalisme que la droite et l’extrême-droite sont prêtes à exploiter – et c’est ainsi que j’ai longtemps pensé, étant un internationaliste convaincu. Or Guédiguian l’aborde d’une manière telle, sentimentale en l’occurrence (au bon sens du terme), qu’il nous le fait comprendre de l’intérieur, voire nous fait entrer en empathie avec lui. On le voit douloureusement avec le cas de la grand-mère qui ayant vécu en France et ayant aimé la France, veut être enterrée malgré tout dans le pays de ses ancêtres et qui le sera effectivement. D’où cette interrogation : peut-on continuer à mépriser le sentiment d’appartenance nationale sans verser dans l’abstraction d’un universalisme désincarné ? Surtout si l’on songe que, aujourd’hui, c’est le capitalisme mondial qui, tel un rouleau compresseur, annihile et les souverainetés nationales et les identités culturelles singulières qui les accompagnent. Cette hégémonie capitaliste, qui plait tant aux classes aisées qui en profitent, n’est pas inter-nationale (avec un tiret), ce qui  engagerait alors  une concertation de pays préservant leur pouvoir et leur spécificité : elle est transnationale, ce qui n’est pas du tout pareil car elle se traduit par un impérialisme aux multiples visages et effets sur les peuples. Cela me rappelle ce mot de Jaurès affirmant que « un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup en rapproche », ce qui revient à dire que l’Universel, (communiste, par exemple) doit inclure la différence, la protéger et s’en nourrir.

Je me suis éloigné du film ? Sûrement pas. J’ai dit qu’il était engagé politiquement et riche : sa richesse tient aussi à sa capacité d’évoquer chez le spectateur de pareils échos, de pareilles réflexions.  Merci Robert Guédiguian ! Continuez votre chemin singulier de cinéaste ! »

                                                                          Yvon Quiniou

 

 

 

 

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